Sep 042008
 
Ecomusée, musée de société qu’est-ce qui se cache sous ces deux appellations plus ou moins contrôlées ? Quelques repères pour commencer car ces termes, pour autant qu’ils soient récents, n’en sont pas moins porteurs d’ambiguïtés(*) .

Un Ecomusée

…n’est pas un musée « vert » ou « écolo ». Le terme apparaît, en France, en 1971 avant de connaître une diffusion internationale. Musée forum, l’écomusée propose une vision globale et sans rupture entre l’homme et son milieu (son foyer, son village, sa région…), invitant la communauté qu’il sert à agir et à contribuer à son propre développement même si l’appellation est parfois galvaudée. Dans une étude publiée en 1999, Peter Davis n’identifie pas moins de 166 écomusées dans 25 pays différents.

Des exemples :

  • Ecomusée du Creusot-Montceau. Ce précurseur (1973) a pour mission de recenser, étudier et valoriser le patrimoine du territoire de la Communauté Urbaine marqué depuis la fin du XVIIIè siècle, par le développement d’activités industrielles majeures : la métallurgie, l’extraction du charbon, la verrerie, la production céramique et les transports.
  • Ecomusée du Val de Bièvre. Installé dans une partie de la Ferme de Cottinville, l’écomusée organise des expositions et rencontres qui concernent les populations de Fresnes et de l’agglomération de Val de Bièvre : l’urbanisation, la prison, la télévision, le don, l’immigration, la condition féminine… et les travailleurs pauvres (cf. mon billet).
  • Musée départemental des Pays de Seine et Marne. Un de ses objectifs est d’étudier la mémoire et l’évolution contemporaine de ce territoire, en collecter les témoignages matériels, et y associer d’autres regards en faisant appel régulièrement à des artistes, écrivains, paysagistes, géographes et historiens.

Le musée de société

…n’a rien à voir avec des musées d’entreprise. Sous ce terme récent et volontairement rassembleur, forgé par Emilia Vaillant en 1991, se regroupent les musées d’ethnologie, d’arts et traditions populaires, des musées techniques et industriels, d’histoire, des musées de site, de plein air, des musées maritimes et des écomusées… Contemplatifs de l’Homme et de ses réalisations, ils transmettent par des moyens divers, une partie des savoirs qu’évoquent les collections et leurs études.

Des exemples :

  • Musée de l’AP-HP, Paris, « Si le Musée de l’AP-HP s’attache à conserver la mémoire de ces évolutions, sous leurs multiples facettes, c’est (au-delà du souvenir, du plaisir, de la nostalgie ou de l’émerveillement) pour les interroger : quelles ont été les conditions, et le prix, de ces changements ; que fallait-il pouvoir abandonner et avec quelles conséquences ; comment ces héritages organisent-ils l’hôpital d’aujourd’hui et comment sont-ils perçus, vécus, revendiqués, ou parfois contestés ?« 
  • Musée de Bretagne, Rennes, autour du projet Champs Libres qui « se veulent avant tout « Forum » pour aider nos contemporains à comprendre le monde dans lequel ils vivent et qu’ils contribuent à bâtir.« 
  • Musée de la ville, Saint-Quentin-en-Yvelines : « Histoire, architecture, urbanisme, mais aussi design et modes de vie : le Musée de la ville donne les clés pour comprendre Saint-Quentin-en-Yvelines : son passé, son présent et son avenir. »
  • Pavillon de l’eau, Paris, « espace d’information, d’éducation et d’échange sur l’eau, sa gestion et ses enjeux. « 
En confrontant définitions et exemples, la frontière entre ces deux catégories semble donc tenue. On assiste plutôt au rassemblement sous une étiquette commune des écomusées créés de toute pièce dans une réflexion d’environnement au sens large et des musées préexistants, plutôt d’objets, cherchant à s’ancrer dans un modèle muséal contemporain. Des musées s’affirment désormais à leur création comme de société brouillant un peu plus la distinction. Au-delà des étiquettes nous parlerons donc indifféremment de musée de société et d’écomusée. L’étude de l’AVISE de 2005 ne fait pas le distinguo(**).
Selon la Fems, c’est surtout une communauté de vision projet qui fait le musée. « Attachés à un territoire dont ils valorisent l’ensemble des formes d’expression culturelle, pluridisciplinaire dans leur approche scientifique, ces musées mettent en résonance les différentes composantes du patrimoine contribuant ainsi à une meilleure lisibilité culturelle de ce territoire. Ils débordent le simple champ culturel par leur contribution à la structuration et au développement des territoires. Soucieux de favoriser une appropriation sociale du patrimoine culturel, pour en faciliter la valorisation, l’étude et la préservation dans l’intérêt des générations futures, les musées de société observent, analysent et questionnent la société, se révélant être à présent de véritables espaces d’intermédiation interculturels et intergénérationnels au service de populations plurielles en quête de repères. Ecomusées et musées de société développent leur action à partir d’un projet social scientifique et culturel.
  • Un projet au présent pour interroger l’avenir à la lueur des enseignements du passé.
  • Un projet construit et porté par des hommes et des femmes, qui questionne la société sur un territoire donné.
  • Un projet scientifique nourri par l’analyse et la confrontation des points de vues sur des questionnements contemporains.
  • Un projet culturel pour partager avec le public, restituer des connaissances et contribuer au développement culturel, économique et social des territoires. »
Ces musées de territoire, surtout s’ils sont urbains, ne s’adressent que rarement aux touristes, même s’ils usent des formes du tourisme. Un signe : ils sont tous fermés en août ! Ils sont également très dép
endants des financements des territoires qui les hébergent au risque de leur indépendance(****).

Toutes ces définitions épaissies faisaient grincer les dents de Patrick Prado dès 1995 : « Ne peut-on imaginer un musée de société qui mettrait d’abord en ordre le présent ? Mais peut-être alors ne faudrait-il simplement plus l’appeler « musée ». Le musée de société a, jusqu’ici, sublimé le passé collectif, quand le musée d’art sublime la production individuelle d’artistes, morts ou vivants. Ne pourrait-on imaginer un musée de l’homme contemporain ?« (***)

Il semblerait qu’il est été entendu. Un peu. De prestigieux musées nationaux relèvent quelque part de ces musées même si leur champ ne débordait pas largement le territoire restreint des écomusées ou des musées de société pour adresser un pays voire la planète tout entier. Quelques exemples et leur profession de foi :
  • Cité nationale de l’histoire de l’immigration, Paris, « L’établissement public de la Porte Dorée – Cité nationale de l’histoire de l’immigration est chargé de rassembler, sauvegarder, mettre en valeur et rendre accessibles les éléments relatifs à l’histoire de l’immigration en France, notamment depuis le XIXe siècle et de contribuer ainsi à la reconnaissance des parcours d’intégration des populations immigrées dans la société française et de faire évoluer les regards et les mentalités sur l’immigration en France.« 
  • Cité des sciences et de l’Industrie de la Villette, Paris, « L’établissement a pour mission de  » rendre accessibles à tous les publics les savoirs scientifiques, techniques et industriels, ainsi que de présenter les enjeux de société liés à leur évolution. Il participe à leur diffusion en France et à l’étranger. « 
  • Cité de l’architecture et du patrimoine, Paris, qui dans le cadre de l’expo dans « la ville chinoise » a souhaité « montrer à la fois l’évolution des villes chinoises, les problématiques qui se posent avec des contraintes peu imaginables à l’échelle européenne – densité d’habitation des villes, réserves énergétiques et environnement, tourisme de masse et qualité des sites… – et le souci de qualité architecturale qui se rencontre depuis quelques années parmi les architectes chinois et commence à faire l’objet d’expositions en Chine. »
  • Musée du Quai Branly, Paris, « là où dialoguent les cultures« 
  • S’pore Discovery Center, Singapour, a « ‘hands on, minds on’ place where you can explore what keeps Singapore going. How would you do that? By trying things you have probably never done before. Like what? Ever been a reporter at important events? Saved lives? Made millions? Created the future? » « Our Mission : To be the leading ‘edutainment’ attraction in Singapore that celebrates the Singapore Experience.« 
  • Musée de la Civilisation du Québec, Canada, la section Urbanopolis se veut « Un regard sur les grandes préoccupations d’avenir que suscite la vie urbaine.« 
  • Musée d’ethnographie, Genève. « Haut lieu de la réflexion sur les sociétés humaines, le MEG propose dans ses deux espaces, MEG Carl-Vogt en ville et MEG Conches aux champs, des expositions temporaires qui visent à explorer l’histoire de nos rapports au monde à travers les collections et à exercer notre raisonnement critique afin de comprendre les enjeux du XXIe siècle. »

Et parmi ceux en gestation citons :

  • Musée des confluences, Lyon, « Musée de sciences et sociétés, le Musée des Confluences a pour objectif de rendre compte des rapports entre les sciences et les sociétés en insistant sur la pluralité des uns et la diversité des autres. Le monde change et avec lui l’état des connaissances. Traduire la complexité du monde est l’ambition du Musée des Confluences. »
  • Muceum, Marseille, (2012), espace consacré aux civilisations de l’Europe et de la Méditerranée : « Musée de société, le MUCEM sera avant tout conçu autour du public et de ses interrogations : lieu de débats, les expositions temporaires illustreront les grandes questions de société. »

On voit que l’offre de ces musées qui ont troqué culture par société se développe. A la différence des musées de la fems, on remarquera qu’ils sont courus par les touristes, y compris étrangers. Mais dans cet inventaire il nous manque toujours ce musée qui donnerait à lire la société française. Pari impossible ?


(*) Mon billet est largement inspiré de la Fédération des écomusées et des musées de société, (fems) fondée en 1986, repabtisée en 1991 et de De l’écomusée au musée de société, Proposition d’article pour la revue AIXA, Revista bianual del Museu etnologic del Montseny, La Gabella, Arbuciès, Grenoble, Juin 2001. Texte de Jean-Claude Duclos, directeur du Musée dauphinois. L’historique détaillé des éco-musées et des musées de société. Perspectives. Voir également les fiches PortEthno du ministère de la Culture.
(**) Avise, L’écomusée et le musée de société, état des lieux et enjeux, 2005.
(***) Patrick Prado, « L’ethnologie française au musée ? », Terrain, Numéro 25 – Des sports (septembre 1995) , [En ligne], mis en ligne le 7 juin 2007. URL : http://terrain.revues.org/document2858.html. Consulté le 22 août 2008. Voir aussi la critique de Jacques Lombard du livre de Patrick Prado. Territoire de l’objet : faut-il fermer les musées ? Paris, Éd. des archives contemporaines, 2003, 149 p., bibl., ill. (« Une pensée d’avance »), L’Homme, 175-176, Vérités de la fiction, 2005.
(****) Frédéric Poulard, Les écomusée, Participation des habitants et prise en compte des publics, Ethnologie française, PUF, p. 551 à 557. Résumé : [La volonté de faire participer la population locale aux « écomusées » s’est développée dans les années 1970 et a été popularisée par des conservateurs témoins
des événements de mai 68 et proches du Parti socialiste. Tout en retraçant l’émergence de ce mouvement et son influence sur l’évolution sociale des musées français, l’article en dévoile les limites. Il montre ainsi que les relations entre les professionnels et les acteurs locaux s’apparentent moins à une démocratie participative qu’à une délégation sous contrôle, laquelle permet notamment de pallier le manque de moyens humains et financiers auquel sont confrontés la très grande majorité des musées de collectivités.
]


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « Ecomusée et Musée de société ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2008/09/ecomusee-et-musee-de-societe/>

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