Août 282009
 

 Manche, entre Paris et Pékin via Londres (c) Yves Traynard 2009Je n’achète jamais Philosophie magazine. Je me dis qu’il vaut mieux aller à la source plutôt que lire des digests et des critiques. Prétexte aussi stupide que vain, car comme tout le monde je n’ai pas pour autant le courage de me plonger dans des écrits exigeants qui vont à l’inverse de la tendance fast-foodienne de l’époque.
Ayant un peu de temps à tuer pour aller jusqu’à Pékin – l’escale de Londres rallonge encore un voyage déjà bien assez long – j’ai fait une exception.
Pas sitôt au-dessus de la Manche que je tombais sur le dossier de septembre de Philosophie magazine au thème plus que de circonstance : « Quitter l’Occident ».
On y démontre longuement que notre universalisme peine à dépasser nos frontières. Pire, selon Roger-Pol Droit, spécialiste de l’Inde, « la philosophie occidentale reste étrangement fermée sur elle-même », formant « un discours spécifiquement européen, né miraculeusement en Grèce. »
Quelques constats en vrac :
– « Plus on va vers l’Orient, plus l’importance de l’individu semble s’amenuiser. Si la question « Qui suis-je ? » est au cœur de la modernité occidentale, les philosophies d’ailleurs insistent d’avantage sur l’insertion du sujet dans la communauté et le cosmos » précise Alexandre Lacroix,
– « Le divorce que l’Occident a vécu entre le mythos et le logos n’a pas eu lieu ailleurs dans le monde » constate de son côté Michel Eltchaninoff,
– « la philosophie européenne se définit comme une saisie du réel. Pour la pensée indienne, la quête de vérité passe par un dessaisissement » analyse Gisèle Siguier- Sauné.
– « De l’Inde à la Chine,du Japon à l’Egypte, en passant par les civilisations amérindiennes ou africaines, les grands codes moraux ne se présentent pas comme des lois universelles et catégoriques attachées à l’humanité dans sa totalité » précise Martin Legros citant à l’appui le cas des castes indiennes.
Est-il possible de quitter l’Occident, de s’arracher aux catégories philosophiques occidentales ? Que gagne-t-on à ce dépaysement ? interroge le magazine.
Que cette réflexion sur l’étroitesse de champ de la philosophie occidentale, mais aussi celle sur le relativisme culturel, soient aujourd’hui à la mode ne me semble en rien le fruit du hasard. La progressive disparition du bilatéralisme au profit d’un multilatéralisme, l’émergence de puissances économiques disposant de traditions de penseurs telles que l’Inde ou la Chine, la migration de populations du Sud vers l’Occident sont autant de facteurs qui contribuent à l’ouverture de la philosophie occidentale dont le repli selon Roger-Pol Droit ne daterait que du XIXe s.
On comprend vite que ces interrogations ne sont pas purement spéculatives mais ont un impact direct dans le débat politique.
Pour s’en convaincre il suffit d’ouvrir ce même Philosophie magazine p. 33. « L’Occident aime bien écouter les récits des dissidents que la population chinoise ne connaît même pas. En tant que Chinois, je pense que les droits de l’homme sont le dernier de nos soucis » s’énerve l’écrivain Yu Hua pourtant très critique sur la réalité politique et sociale de son pays(**).


(*) Le tour du monde des pensées d’ailleurs. Philosophie magazine, septembre 2009. N°32. Avec un dossier sur le Taoïsme.
(**) De Mao aux J.O., l’épopée de la Chine contemporaine. Rencontre entre le sinologue François Jullien et l’écrivain chinois Yu Hua.


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « Quitter l’Occident ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2009/08/quitter-loccident/>

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