Mar 282010
 

Paris, BPI, Cinémas (c) Yves Traynard 2010

Je ne dois pas avoir le goût très sûr, ou du moins pas le goût commun. Parmi les 14 prix et mentions décernés hier soir, seuls trois films avaient retenu mon attention et à mes yeux profanes, seul, de ma sélection, Dames en attente, méritait un prix(*). Le palmarès, projeté ce dimanche, offre quelques bonheurs que j’avais négligé (Peter in Radioland, La Bocca del lupo, Grand-mère), mais dans l’ensemble, il s’agit plutôt d’un palmarès de l’intime, de la petite histoire voire du passé (cf. 48), qui peine à s’inscrire dans le monde présent, exception faite de deux films primés sur la Palestine : To shoot an Elephant, Port of Memory. La programmation souffrait de grands absents qu’on peut difficilement taire : la crise (quelle crise, y’aurait une crise ?), les États-Unis (sont-ils à ce point coulés), l’Irak, l’Afghanistan où la France rappelons-le mène, avec d’autres puissances, une guerre pour le moins discrète. Quand verrons-nous un documentaire audacieux filmé du côté des insurgés ? Faudra-t-il attendre plusieurs dizaines d’années comme pour ces films tournés en Algérie qui ne furent enfin projetés en France que cette semaine ? Le jury international a préféré ceindre l’écharpe verte, alors que nos pitreries et celles de nos alliés au Proche-Orient ont largement contribué à fabriquer le régime iranien actuel. Est-ce bien sérieux aujourd’hui de pousser des cris d’orfraie sans lendemain ? La fonction d’un documentaire un tant soit peu exigeant est-elle de porter un jugement définitif ou de porter à connaissance ? Personnellement, je n’aime pas être un public pris en otage, encore moins par un jury trop bien pensant. Et je dis cela sans aucune sympathie pour le régime d’Ahmadinejad.
Avant la diffusion des films primés, était projeté Tod und Teufel (Death and Devil)(**). Classés dans des sections distinctes du Cinéma du Réel, Du pôle à l’équateur et Tod und Teufel possèdent néanmoins deux points communs : un travail à partir d’archives et le sondage du rapport colonialisme-fascisme. La comparaison s’arrête là. Autant le film du couple italien est muet, autant le 52′ de Peter Nestler est bavard. Son récit, illustré de photographies d’époque, raconte le voyage d’un comte suédois, parti du Cap rejoindre Alexandrie au début du XXe s. avec porteurs et fusils pour se constituer un cabinet de curiosités. Populations décimées, mutilations, travail forcé, l’explorateur constate, consterné, la violence coloniale, sans jouer les Gide au Congo pour autant. La logorrhée verbale du film (insoutenable en sous-titrage), contrebalance la pauvreté des images. Elle est peut-être la façon pour le réalisateur d’exorciser ce lien de sang encombrant. Car l’aïeul, présenté comme nazi dès les premières images, pose une vraie question : peut-on être nazi et ethnologue ? Le documentaire, dans ses dernières minutes qu’on aimerait plus longues, donne un semblant de réponse, forcément ambiguë, à l’image de ce comte Eric von Rosen, grand ami de Goebbels.
Retour au palmarès. « J’aimerais que le monde soit resté comme il était » confie le vieux Peter dans un court métrage de Johanna Wagner plein de fantaisie(***). Le héros, dans son capharnaüm peuplé de transistors, de talkies-walkies, de téléphones à cadran ne se fait pas au numérique. « The radio is warmth » confie-t-il dans une de ses confidences aussi brutes qu’espiègles avalées par une bande son ciselée avec la précision d’un circuit imprimé. Peter in Radioland a reçu un prix du court métrage bien mérité. Dans Atlantiques, autre court métrage primé, un jeune sénégalais aurait pu mourir sur sa pirogue à l’assaut de l’Espagne, il a fait demi-tour. Autour d’un feu, sur la plage, ses amis peinent à le convaincre. Il repartira : « la survie est plus facile en Europe ». La survie. Tout est dit(****).
Autre quête, celle de la mère, dans La Quemadura, film hautement autobiographique qui m’a semblé peiner à s’exprimer(*****), à l’inverse du somptueux La Bocca del lupo qui fait la part belle à un ragazzo sicilien attachant dans une Gênes restituée par mille habiletés(******). Grandmother est le récit du passage à l’au-delà, presque sans heurts, de la grand-mère du réalisateur japonais(*******) ; 48, grand prix Cinéma du Réel 2010, le témoignage fleuve de rescapés de Salazar, se déroule dans une mise en scène très minimaliste : voix off des prisonniers torturés et portraits noir et blanc pris par la PIDE(********).


(*) Le Palmarès
(**) Tod und Teufel (Death and Devil) 54’, Suède, Allemagne, 2009.
(***) Peter in Radioland
(****) Atlantiques.
(*****) La Quemadura
(******) La Bocca del lupo
(*******) Grandmother
(********) 48

Voir le Palmarès ci-dessous.
MENTION DU PRIX DU COURT METRAGE
Peter in Radioland
Johanna Wagner, Grande-Bretagne, 10’
MENTION DU PRIX LOUIS MARCORELLES
Atlantiques
Mati Diop, France, 16’
PRIX LOUIS MARCORELLES
Port of Memory
Kamal Aljafari, Palestine, France, Allemagne, Emirats Arabes Unis, 63’
BOURSE PIERRE ET YOLANDE PERRAULT
Dames en attente
Dieudo Hamadi, Divita Wa Lusala, Rép. démocratique du Congo, 24’
PRIX INTERNATIONAL DE LA SCAM
La Bocca del lupo
Pietro Marcello, Italie, 68’
PRIX DU COURT METRAGE
Grandmother
Yuki Kawamura, Japon, France, 36’
GRAND PRIX CINÉMA DU RÉEL
48
Susana de Sousa Dias, Portugal, 93’
PRIX RED-VECTRACOM
To Shoot an Elephant
Alberto Arce, Mohammad Rujailah, Espagne, 112’
PRIX DU PATRIMOINE DE L’IMMATERIEL
In Purgatorio
Giovanni Cioni, Italie, France, 69’
MENTION DU PRIX DES BIBLIOTHEQUES
Vous êtes servis
Jorge Leòn, Belgique, 57’
PRIX JORIS IVENS
La Quemadura
René Ballesteros, France, Chili, 65’
PRIX DES JEUNES – CINEMA DU REEL
Happy End _Szymon Zaleski, Belgique, 50’
PRIX DES BIBLIOTHEQUES
Les Films rêvés
Eric Pauwels, Belgique, 180’


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « Palmarès ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2010/03/palmares-2/>

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