Mar 192010
 
Le festival Cinéma du Réel est un extraordinaire laboratoire de la description de la société contemporaine et des dynamiques qui la traversent. En ce sens, il ne renie pas ses origines même si le sous-titre « Festival international de films ethnographiques et sociologiques » a disparu depuis que la section ethnographique constitue le festival Jean Rouch. Et même si, entre-temps, la préoccupation formelle voire artistique, portée par la révolution numérique, s’est invitée au débat. Ca donne des titres de forum assez abscons pour le néophyte, genre « Icare cinéaste (ou l’histoire d’un mouvement vertical du regard)« .

Paris, Jardin des Tuileries (c) Yves Traynard 2010

Quoi qu’il en soit, le cinéma du Réel s’est imposé comme un haut-lieu du documentaire même si les termes sont parfois récusés. « Deux mots ne figurent pas dans mon vocabulaire, en tout cas comme substantifs : « documentaire » et « réel ». Je n’ai jamais compris ce qu’ils définissaient » prévient Bernard Eisenschitz en tête d’une brochure de la BPI consacrée… à des hybrides entre fiction et réalité(*). Le Centre Pompidou est décidément le lieu de tous les débats, de toutes les contradictions.

Ce qu’on y voit tient donc parfois du pari, du coup d’essai, de la pièce unique. Hier, le festival racontait l’histoire étonnante d’un documentariste allemand parti au Vietnam quelques semaines filmer la pauvreté ordinaire, qui, faute d’interprète sur place, ne découvrit le sens de la bande son qu’au moment du montage(**). Aujourd’hui, c’est le réalisateur de Rien de personnel qui nous invite à Tokyo passant de l’insolite (les hosts club) à ses propres réflexions sur le rapport entre les sexes(***). Partir parce qu’il le faut, revenir par ce que je t’aime, est la longue lettre d’amour d’un Brésilien parti construire un improbable canal(****). Plus sensible encore, Marguerite et le Dragon, est le montage de supports très hétérogènes, retraçant les six années de la fillette des réalisateurs jusqu’à son décès de la mucoviscidose. Un hommage qui se veut paradoxalement léger, presque un conte, et qui semble bannir le chagrin pour mieux honorer l’enfant et la vie.
On rit parfois, et de bon cœur. Danielle Arbid a croqué quatre libanaises tenant salon, dans un rituel qui semble immuable, où ses dames règlent leur compte avec Dieu, les maris, les bonnes sri-lankaises et la liposucion dans cet arabe libanais inimitable(******). Impossible pour le Réel de ne pas aborder les conflits et plus particulièrement le drame palestinien. Dans Port of Memory, Kamal Aljafari rapporte avec pudeur le combat résigné d’une famille arabe de Jaffa contre l’expulsion de son domicile(*******).

(*) Regards critiques IV, « Ceci n’est pas… un documentaire » avec Bernard Eisenschitz, BPI.
(**) Tage des Regens, Andreas Hartmann, 72′.
(***) Je suis japonais , Mathias Gokalp, 21′.
(****) Marguerite et le dragon, Jean Laube, Raphaëlle Paupert-Borne, 56′.
(*****) Viajo porque preciso, volto porque te amo, Marcelo Gomes, Karim Aïnouz, 71′.
(******) Conversations de salon II, Danielle Arbid, 30′.
(*******) Port of Memory, Kamal Aljafari, 63′.


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « Icare en cinéaste du Réel ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2010/03/icare-en-cineaste-du-reel/>

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