Oct 072008
 
Comment se forme l’image d’un territoire ? Le réalisateur Ladj Ly nous apporte une réponse intéressante avec « un reportage exclusif sur le trafic de cannabis entièrement tourné dans le grand ensemble de Clichy Montfermeil, une ‘zone de non-droit’, réputée impénétrable« (*). Le ton est donné d’emblée par Charles Villeneuve l’ex-animateur du Droit de savoir sur TF1. Le film utilise toutes les techniques, tous les codes du reportage-voyeuriste : visages floutés, caméra cachée, sous-titrage de l’argot, mise en valeur du scoop et du journaliste et mise en adéquation de l’environnement pour qu’il souligne le discours : mines patibulaires, langage vulgaire, cité délabrée, femmes voilées, arrestation musclée, argent sale, violence, belles voitures et même sexe… Du sensationnel assez banal dont on apprend dans les dernières séquences qu’il s’agit non d’un documentaire mais d’une fiction ! « Le but était de dénoncer le traitement des médias sur la banlieue » confirme le réalisateur(**).
Quoiqu’un peu longue la démonstration est assez réussie. Non que chaque scène en soi ne soit pas plausible. Qui niera le trafic de drogue, le caïdat, l’exclusion, les voitures brûlées ou l’usage du verlan. Ce qui est en cause c’est la juxtaposition, la densité, la répétition, la disproportion de ces images toutes négatives à l’écran. Jamais contrebalancés ces reportages déterminent progressivement la constitution d’un cliché chez le spectateur. Dans cette affaire le journalisme n’est pas vraiment en cause – sauf quand les procédés d’illustration sont grossiers. Son rôle est bien de nous informer de l’actualité, des évènements récents, de ce qui est singulier. Mais si ceux-ci sont régulièrement négatifs, faute d’une contre-information, d’une relativisation, l’image et la compréhension du territoire et de sa population finissent progressivement par se résumer à celles qu’en donne l’actualité.
Ce qui vaut pour la banlieue vaut pour l’étranger. Que sait-on de la réalité de l’Iran, de l’Afghanistan ou de la Syrie par exemple si ce n’est au travers des informations sur le nucléaire, l’islam radical, la géopolitique, les conflits ? Pour certaines destinations, quand le tourisme s’en mêle, le téléspectateur devenu voyageur sur le territoire se trouve à faire le grand écart entre une image très négative portée par l’actualité (pollution, attentat, machisme, droits de l’homme…) et l’imaginaire enchanteur qui a déclenché le voyage (paysages, costumes, chaleur humaine, temps retrouvé, climat, richesse du patrimoine…). Faute d’une réappropriation de la réalité le touriste risque à tout instant la schizophrénie. Cumulé au choc culturel, les cas de délire ne sont pas rares. Entre dénonciation bruyante et sans appel du moindre signe corroborant le défaut supposé de la société visitée ou au contraire lénification béate d’un monde harmonieux miraculeusement préservé (ou à préserver).

L’intégralité du faux documentaire.


Go Fast Connexion by Kourtrajme par Kourtrajme_Productions.


(*) Go Fast Connexion par Kourtrajme Productions
(**) Un vrai-faux documentaire sur la banlieue par les auteurs du clip de Justice, Le Monde, 6 octobre 2008.


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « L’image d’un territoire ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2008/10/limage-dun-territoire/>

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