Août 082008
 

Signe de l’émergence de préoccupations planétaires à défaut d’une société civile mondiale tangible, les sondages « globalisés » se multiplient(*). Derniers en date, ceux portant sur la perception de la Chine publiés alors que les Jeux Olympiques ouvrent aujourd’hui à Pékin. Clivages.

Quand on demande aux Chinois ce qu’ils pensent de leur pays(**) ils sont grandement satisfaits de la direction qu’il a pris (86%) et de son économie (82%). Par comparaison, il y a six ans, les taux de satisfaction étaient respectivement de 48% et 52%. Sur ce point aucun pays n’atteint un tel score (et surtout pas la France). Sondage truqué, bourrage de crane, langue de bois ? Peu probable car quant on leur demande de choisir parmi une liste de préoccupations les Chinois n’hésitent pas à placer en tête :

  • l’inflation, (comme les Français !)
  • l’écart entre riches et pauvres,
  • la corruption, des fonctionnaires comme des cadres et entrepreneurs privés,
  • la pollution (de l’air et de l’eau) ; la protection de l’environnement devant être une priorité pour 80% d’entre eux,
  • la criminalité.

Pour autant le libéralisme économique est en vogue (approuvé par 70% des sondés) et plus encore dans les campagnes (79%) malgré les contreparties reconnues en chômage, conditions de travail, protection sociale et qualité des produits. Le plaisir d’entrer dans la « vie moderne », largement partagé (71%), s’accompagne du sentiment de reflux du mode de vie traditionnel (59%) moins net néanmoins qu’en 2002. Deux-tiers des Chinois approuvent la politique de l’enfant unique. Plus surprenant encore 77% d’entre eux pensent que leur pays est globalement apprécié à l’extérieur des frontières et 3% seulement estiment que leur économie a une influence négative sur le monde. Enfin, les Jeux Olympiques sont chers au cœur de 79% des Chinois.

La vision est toute autre quand on demande le point de vue des étrangers comme le rapporte l’étude commandée par la BBC(***). On se méfie de la Chine sur le plan économique et même au plan militaire (les Américains surtout). Quant aux Jeux Olympiques si aucune nation ne se désistera finalement (pas même Taïwan), les opinions publiques auraient bien aimé en découdre. Le sondage HarisInteractive(****) place les Français à la tête de la rébellion : 44% d’entre nous auraient souhaité au moins le boycott des cérémonies.

L’Etudiant humanitaire aurait du être logiquement favorable au boycott, d’autant qu’il se fout comme d’une guigne du sport de compétition et qu’il n’a aucun intérêt direct en Chine, pas même d’actions Carrefour. Mais il n’arrive pas à s’y résoudre. Il pense que cet antagonisme entre perception chinoise et internationale devrait nous inviter à plus de maturité et de nuances dans ce dossier, pour ne pas nous lancer dans un nouveau djihad Occident-Chine à la mode axes du Bien et du Mal exercé jusqu’alors sur un Orient musulman et qui nous a conduit aux calamités que nous savons et dont on connait les arrières-pensées protectionnistes. On ne fera pas le bonheur des Chinois (des Irakiens, des Afghans…) à leur place, pas plus qu’on ne pourra leur refuser l’accès à la modernité. La Chine n’est pas un satellite africain où notre ingérence a réussi les merveilles de démocratie et de développement économique que l’on connait ! Y’a qu’à suivre nos déboires dans l’Angolagate, le génocide rwandais ou avec la Chinafrique pour s’en convaincre(*****). Réagissant à la dégradation de l’image de la France en Chine un internaute perplexe interrogeait : « Je ne comprends pas pourquoi le peuple chinois se sent vexé ? Si on dit qu’ils sont exploités, abusés, commandés par des dictateurs, ce n’est pas contre eux ! mais plutôt pour eux ! On sait tous qu’en Chine liberté d’expression = prison à vie, alors si eux ne peuvent pas se plaindre sans risquer pour leur vie, ils devraient être heureux que les Français s’intéressent un peu à eux. Je ne comprends vraiment pas pourquoi il y a tant de haine envers le seul peuple qui aimerait que les chinois aient plus de droits ! » Et bien oui l’immense majorité des Chinois ne comprennent pas nos bonnes intentions envers eux. Priver les Chinois des JO relèverait de la double peine. Frappés de maux sociaux, environnementaux et politiques les Chinois seraient en plus privés de célébrer dans la joie les transformations radicales du pays opérées souvent dans l’effort et la souffrance en l’espace de 15 ans et dont ils sont fiers. Avons-nous intérêt à humilier un peuple qui veut sortir de la pauvreté et s’inscrire dans l’espace du monde ? Devrions-nous pas nous en réjouir à l’heure des replis identitaires, des difficultés à sortir le monde de la pauvreté ? Certes cette croissance a un prix très lourd, social, environnemental, politique qui nous rappelle en raccourci les tares de nos deux siècles d’histoire industrielle passés. La Chine est un pays en devenir, qui revient de loin et qui veut rattraper son retard. Elle se relève d’un 20e siècle bien sombre. Il y a beaucoup de rigidités mais aussi des signes positifs. Il me semble inutile et contre-productif de se mettre non seulement les dirigeants, mais les Chinois eux-mêmes à dos. Ce sont eux qui décideront de leur avenir même s’ils n’empruntent pas la voie démocratique que l’on aimerait. Il vaudrait mieux se baser sur les signaux positifs, les préoccupations communes sur l’environnement, sur la qualité des produits (un récent reportage montrait que la contrefaçon devenait intolérable aussi pour les entrepreneurs chinois) sur lesquelles nous avons toute légitimité à débattre voire nous battre car nous sommes directement concernés.
Participer aux JO ne doit pas nous empêcher de décrire, de nous informer, de dénoncer tant que faire se peut les situations iniques vécues et dont la dénonciation est souvent impossible localement. En même temps il faut regarder à plus long terme, travailler au rapprochement des peuples, aux échanges universitaires, culturels, technologiques si l’on veut mieux défendre nos points de vue et surtout les partager. Le repli agressif n’est pas de mise, la guerre pas une issue. Si ce pays continue à s’ouvrir, les bonnes idées féconderont tôt ou tard. Il faudra trouver d’autres moyens de faire entendre notre point de vue aux Chinois, plus subtils, et surtout moins contre-productifs. Il faudra nous ouvrir aussi. Sur le plan culturel par exemple. La Chine compte 1,3 milliards de Chinois. Qui en France est capable de citer le nom d’un chanteur chinois, d’un écrivain ou d’un réalisateur de film ? Alors que nous pouvons citer par centaines acteurs, chanteurs, titres de films américains. Notre regard doit s’équilibrer pour être pertinent. Il faut préparer l’avenir, pas dresser des murailles, quel que soit le régime en place à Pékin. Pour moi ce n’est surement pas en boycottant les Jeux Olympiques, geste totalement incompréhensible pour l’immense majorité de l’opinion publique chinoise que nous y parviendrons. Je doute qu’une Chine libre un jour nous reproche de ne pas avoir boycotter ! Au contraire, que ces jeux sont l’occasion de nous documenter sur la Chine dans toutes ses facettes(******)


(*) Voir mes billets Globalisation splits rich and poor et One more poll : Greendex.
(**) The Chinese Celebrate Their Roaring Economy, As They Struggle With Its Costs, Pew Global Attitudes Project, 22 juillet 2008. Rapport très détaillé en ligne. On notera que la question des libertés publiq
ues et des « minorités » n’a pas été abordée.
(***) World still wary of modern China, BBC, 4 août 2008.
(****) Voir l’Angolagate en cours d’instruction qui promet d’être un nouveau Total où l’on retrouve le fleuron de notre élite politique, le Rwanda où pour le moins que l’on puise dire notre attitude n’est pas très franche (cf. Paris doit reconnaître ses erreurs. Les autorités françaises jugent « insupportables » les accusations contenues dans un rapport rwandais publié le 6 août qui reproche à la France d’avoir participé au génocide de 1994. Le quotidien britannique Financial Times attend une autre attitude de la part de Paris), et les débat sur les rôles comparés de la France et de la Chine en Afrique : La Chine à la conquête de son Far West, avec les auteurs de La Chinafrique, Michel Beuret et Serge Michel.
(*****) La Chine, Quelles relations entretenir ?, Quelles attitudes adopter ?, sondage Harris Interactive / France 24 / International Herald Tribune du 1er août (ci-dessous).
(******) Voir aussi : Dossier JO du Monde diplomatique et Chine, cachez cette politique, blog de Martine Bulard.


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « 8/8/8 8:8:8 ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2008/08/888-888/>

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