Juin 192008
 

Paris, rue de Bellevile, Nouvel an chinois (c) Yves Traynard 2007La réunion avait pourtant bien débuté. La salle des fêtes du 11e était bondée, avec une affluence exceptionnelle de Chinois de France et de Français de Chine, signe de bon augure pour une communauté généralement peu visible mais sous le feu des projecteurs ce soir(*). Monsieur le Maire mania l’éloquence comme il sied à son rang. Evoquant tour à tour le nécessaire dépassement des clichés, l’intégration comme travail à double sens (du nouvel arrivant et de la société d’accueil), rappelant l’ancienneté des migrations, la classique stratégie de «développement séparé» des nouveaux arrivants et les risques pesant sur le vivre-ensemble, soulignant que la diversification des activités, multiplicateur de liens avec la terre d’accueil, procédait de l’intégration. Il déplora le sort réservé aux sans-papiers chinois, pourtant discrets et industrieux.
Un film(**) fut projeté et, bien que réalisé avec des moyens modestes, illustrait judicieusement tant l’émigration (qui, comment, pourquoi ?) que la vie quotidienne au Wenzhou (usage de la rue et de la politesse, désintérêt pour le patrimoine, rareté des loisirs culturels, poids des migrants de l’intérieur, richesse et « gagner de la face »…) Autant de clefs permettant à un public français d’appréhender leurs voisins chinois. Un géographe italien décrivit ensuite comment la règlementation avait permis d’éloigner les entrepôts chinois des quartiers centraux de Rome rendant ainsi possible une rapide comparaison avec la régulation française en gestation bien moins coercitive. Richard Beraha présenta l’association Hui-Ji(***) dont l’objet est de faciliter l’intégration des migrants chinois. Enfin la Ligue des droits de l’homme fit de la retape pour le dernier numéro d’Hommes et Libertés consacré aux « voix de Chine »(****).

Tout allait bien jusqu’à là. Mais qu’allait-on se dire maintenant ? Quels étaient les enjeux du débat qui s’annonçait avec tant de peine ? L’intitulé « Chinois de Chine, Chinois d’Europe » assez vague masquait mal les attentes d’un public plus terre à terre. En question, le quartier Popincourt jouxtant la Mairie transformé en quelques années en secteur mono-activité mono-communautaire. Les rues Sedaine, Chemin Vert, Popincourt… alignent effectivement presque exclusivement show-room et entrepôts de prêt-à-porter tenus par des grossistes d’origine chinoise. Vive confrontation. D’un côté des riverains regroupés au sein de l’ASQP(*****) excédés par la disparition de ce qui faisait une bonne partie de l’âme du quartier (commerces de bouche, restaurants, cafés…) et les nuisances relatives à cette nouvelle activité (embouteillage, trottoir impraticable…) ; de l’autre des commerçants s’abritant derrière la liberté de commerce effectivement inscrite au droit français.
On échangea des arguments. Qui parlant de racisme, qui d’exception chinoise, qui d’incompréhension… et puis ce qui devait arriver s’est rapidement produit. Des voix s’élevèrent contre le traitement des droits de l’homme en Chine, que tout cela était lié, que s’il y avait des migrants en France c’était à cause de la situation sociale en Chine…
A partir de cet instant, les Chinois se comportèrent en chinois et les Français en français. Qu’attendre de commerçants prospères en bon terme avec les autorités chinoises sur cette question de droits de l’homme ? Qu’ils invoquent l’affront, qu’ils s’énervent et menacent de quitter la salle, dénonçant l’amalgame, rappelant leur citoyenneté française… Qu’attendre de Français arrogants et obnubilés : qu’ils proclament que dans notre pays on a droit de parler de tout en débat public, qu’on n’est pas en Chine, que la démocratie monsieur ça s’apprend et on va vous l’apprendre… et bla-bla-bla et bla-bla-bla… fin du débat.

S’il s’agissait d’une médiation on avait tout faux. Lancer un débat public en dissimulant son réel objet n’était déjà pas très courageux. Qu’une association de quartier s’associe avec la LDH pour traiter un problème de cohabitation avec une communauté chinoise, ça frise la collusion voire le guet-apens ! On ne lance pas une médiation sans définir des règles du jeu, sans délimiter avec les intéressés un périmètre de ce qui relève du débat et de ce qui ne l’est pas. Enfin, lors d’une médiation, inutile de convoquer le ban et l’arrière-ban sous peine de sombrer dans le débat-spectacle TV totalement contre-productif.
Certes, le débat sur les droits de l’homme et du développement en Chine a tout son intérêt. Il a certainement une dimension systémique, globalisante. Mais comme le faisait remarquer intelligemment Richard Beraha il y a suffisamment d’espace pour en parler dans la société française. A quoi peut bien servir de le mettre à toutes les sauces et de renvoyer systématiquement les migrants à leur origine ? S’il s’agissait de débattre de ce sujet, inutile d’amalgamer la question de voisinage et d’inviter des commerçants que le sujet au mieux embarrasse.
D’ailleurs la question du quartier Popincourt est-elle une question de voisinage « communautaire » alors qu’on continue de s’affronter sur les plans juridique et économique ?(******) N’est-ce pas déplacer le débat là où il n’est qu’en petite partie et s’assurer de ne rien résoudre ? Que ce serait-il passé si un grand groupe français avait racheté les boutiques plutôt que des Chinois ? Aurait-on imaginé une intermédiation culturelle ? Quant aux sans-papiers, quel rapport direct avec notre affaire ?
Bref autant de questions que la Mairie aurait bien fait de débrouiller avant de « sous-traiter » la problématique Popincourt à des associations mues par leurs intérêts propres. Espérons que l’échec de cette réunion serve de leçon et fasse progresser le niveau des débats.


(*) Jeudi 19 juin à 19h30 à la Mairie du 11e : Réunion publique sur le thème « Chinois de Chine, Chinois d’Europe » et projection du documentaire « Le là-bas des chinois d’ici ». La projection sera suivie d’un débat avec :
– Estelle Auguin, sociologue : Réseaux migratoires et circuits commerciaux des Wenzhou
– Giulio Lucchini, géographe : L’installation de grossistes dans le centre historique de Rome : quelles réponses de la Ville ?
– Richard Beraha, Président de l’association Hui-Ji (« Convergences », Paris 11ème) : L’intégration des Chinois en France : expériences et projets.
(**) Le là-bas des Chinois d’ici, documentaire réalisé par Betty et Estelle Auguin. Disponible en DVD. 52″. VF. Ce documentaire a été tourné dans la région du Zhejiang, région d’origine des Chinois Wenzhou, ceux que nous côtoyons tous les jours dans le quartier Popincourt ou à Belleville. Il nous invite à mieux connaître leur culture et à les écouter nous raconter pourquoi ils aspirent à venir en Europe. Quelques notes tirées du film : Tour Eiffel et enseignes en français au Wenghzou ; musée des migrations de « Tsngtien? » ; la régularisation comme facilitateur du retour et clef du dynamisme commercial ; le coût très élevé des universités de qualité en Chine ; le rejet de la terre par les paysans définitivement tentés par les villes ; les grands-parents restés à la campagne élevant les petits-enfants dont les parents sont en ville ou à l’étranger.
(***) Association Hui-Ji. De son président lire Les chinois du Wenzhou, une diaspora singulière et si semblable à d’autres… dans la revue Diasporiques, Décembre 2007, n° 44. [Richard Beraha s’intéresse aux cultures afro-brésilienne et chinoise. Il préside l’association Hui Ji d’entraide aux migrants chinois dans le quartier de Belleville à Paris. Il pilote un projet de recherche sur la migration Wenzhou, sous la direction de Michel Wieviorka, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.]
(****) LDH, Ligue des Droits de l’Homme.
(*****) Voir le document de l’ASQP fourni en séance.
(******) ASQP, Agir Solidairement pour le Quartier Popincourt, Paris.


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « Chinois de France, Français de France ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2008/06/chinois-de-france-francais-de-france/>

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