Mai 162007
 

Georgetown, Temple chinois (c) Yves Traynard 2007Demain je traverse le détroit de Malacca en bateau pour rejoindre la grande île indonésienne de Sumatra. Pour ce dernier jour en Malaisie j’ai parcouru sans appétit Chinatown et Little India comme le proposent guides et dépliants. Avec, en cette veille de départ, un malaise de plus en plus profond. Est-ce cela la Malaisie contemporaine ? J’ai suivi attentivement les circuits imposés aux touristes selon la règle que je m’étais fixé. J’ai visité les sites majeurs cités par le Lonely Planet à l’exception des parcs naturels et autres îles de Robinson peu peuplées(*). Que l’on soit à Malacca, Kuala Lumpur ou Georgetown, on vous cantonne dans les quartiers Chinois, là où se trouvent hôtels «de charme», restaurants et bars pour fêtards et patrimoine colonial. Les Malais, au patrimoine architectural bien plus restreint, ne sont pas du voyage. Dangereuse déformation car ils représentent les trois quarts de la population. Un touriste mal informé peut rentrer chez lui et clamer que la Malaisie est peuplée de Chinois et de quelques Indiens qui habitent de splendides maisons coloniales et vivent du commerce. Il mentira à peine ; c’est ce qu’il a vu finalement. Curieux tourisme qui fait des oubliés de l’histoire des oubliés du présent. Le voyage que je préconise devrait ré-équilibrer le poids respectif des communautés pour une perception plus juste de la réalité. Expliquer ce décalage, trouver des opportunités d’autres visites. D’ailleurs une tendance commune au tourisme d’aujourd’hui est son hyper-sensibilité aux minorités.
De quoi joue ce tourisme là ? En creusant je crains que l’on trouve dans cette curiosité plus de satisfaction d’ego que de connaissance d’autrui : l’exploit de côtoyer les derniers Mohicans «vus à la Télé», de se mesurer aux explorateurs du 19e s., tout en se parant des meilleurs sentiments de défense des peuples indigènes(**). Les élites des minorités trouvent dans ces visiteurs vaguement engagés un intérêt économique voire politique. Pourtant les Touaregs ne représentent pas les Algériens, les Massaïs les Kenyans et les Dogons les Maliens…
En Malaisie les Orang Asli ne jouent pas ce rôle. Pour l’instant ce sont de simples marionnettes folkloriques aux mains des tours-opérateurs. Les Chinois par contre ont très bien compris tout l’intérêt qu’ils peuvent tirer de leur particularisme.
J’ai noté dans la presse des débats sur l’hygiène qui annoncent la mort des petits vendeurs de pâtes, de soupes, de riz ambulants qui faisaient le pittoresque des rues tant apprécié des touristes. La société malaisienne prend le même visage que la notre. L’informel disparaît au profit de l’État, de ses normes, de ses taxes, de son encadrement. Un récent article de la presse locale posait même la question crûment. Nos marchés de nuit sont sales, mal organisés, peu hygiéniques mais c’est comme ça que les touristes les aiment. Doit-on pour autant les laisser en l’état ?


(*) sites signalés comme majeurs en Malaisie continentale par LP cartes p. 2 (V: visité)
Pulau Langkawi
Kota Bharu
Pulau Perhentian
Penang (V)
Cameron Highlands (V)
Taman Negara
Kuala Lumpur (V)
Parc national d’Endau-Rompin
Malacca (V)
(**) un intérêt très opportuniste puisque généralement il ne dépasse pas le temps du voyage !

===== Programme et autres notes
Que recouvre le verbe VISITER ? J’ai visité le Laos, voire «j’ai fait» comme on peut encore l’entendre…
En Malaisie les backpackers ne sont pas méprisés. Les autorités ont compris que ces voyageurs à petit budget ont un rôle pionnier pour lancer certaines destinations (ex. les plages de Penang à Batu Ferringhi).


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « Le malaise malais ». ytraynard.fr 2024 [En ligne]. Page consultée en 2024. <https://www.ytraynard.fr/2007/05/le-malaise-malais/>

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