Oct 122007
 

Le CERI(*) est un centre de recherche un peu particulier puisque son champ d’investigation n’est pas celui familier à l’ingénieur mais, au sein de la Fondation nationale des sciences politiques et du CNRS, les relations internationales. Sa soixantaine de chercheurs comprend des historiens, des politologues, des économistes, des anthropologues et des sociologues de renom qui s’expriment régulièrement sur nos antennes. Le CERI donne régulièrement un aperçu de ses travaux dans différentes publications, mais rien ne vaut d’assister à ses conférences pour appréhender les méthodes et les enjeux de leur réflexion.
Assis sur les bancs du 56, rue Jacob j’ai écouté attentivement toute cette journée la dizaine de chercheurs français et étrangers réunis autour de Christophe Jaffrelot directeur du CERI puis d’Anne de Tinguy, pour nous parler savamment du rapport entre migration et développement(**).
Certains dans le public se sont agacés que cette réflexion soit autant descriptive, insuffisamment tournée vers l’action au moment où un Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement lance des projets de loi très controversés, et que chaque jour des migrants jouent leur vie à nos frontières. Mais comme insistaient les intervenants à chacun son métier. Le leur est justement de s’extraire de la pression du politique (et ça ne semble pas facile) pour aider à la décision sur des bases « objectives ».
La matin trois communications étaient consacrées aux notions de Brain-Gain et de Win-Win, un vocabulaire qui définit des approches gagnant-gagnant des migrations internationales.

  • Les diasporas de la connaissance : nouvelles frontières et compétitivité des Suds

Jean-Baptiste Meyer, IRD (ex-ORSTOM depusi 1998), nous invite à dépasser le schéma Brain-Drain classique, pour confirmer l’existence d’un Brain-Gain, une approche qui affirme qu’avec le retour de l’immigré c’est non seulement un capital humain mais aussi tout un réseau, une dynamique qui participent au développement du pays d’origine. Il illustre son propos par le cas de l’Inde et des transferts Silicon Valley vers Bengalore. Un modèle qui n’est pas transposable directement en France compte-tenu de la nature faiblement qualifiée des migrants.

  • La migration chinoise non qualifiée et irrégulière : une migration Win-Win ?

Frank Pieke, de l’Université d’Oxford, démontre sur l’exemple des nouveaux migrants chinois la totale ambiguïté du discours politique de l’immigration au Royaume-Uni. Officiellement on ne parle que d’une migration désirée, légale, de personnel qualifié, alors que dans les faits se développe un sous-prolétariat sur des bases d’illégalité et d’exploitation pour répondre à un vrai besoin du marché du travail en main d’œuvre non qualifiée. Il analyse les évolutions récentes de la migration chinoise qui ne se cantonne plus aux emplois au sein de la communauté expatriée mais investit tous les secteurs. Il désigne les gagnants de l’affaire : les grandes entreprises et la classe moyenne qui bénéficient de main d’œuvre, de produits et de services à bon marché, et les perdants, migrants exploités et classes populaires britanniques tirées vers le bas. Il prêche pour plus de franchise politique pour trouver des solutions qui mettraient fin à l’exploitation de ce sous-prolétariat tout en satisfaisant les besoins réels du marché du travail.

  • Migration, diaspora et développement humain : le cas du Maroc

Jamel Bouoiyour, de l’Université de Pau, illustre l’importance des transferts de fonds de la diaspora vers le Maroc mais aussi ses limites. Les migrants représentent 10% de la population marocaine, et les transferts 46% des exportations, 30% des importations, 8% du PIB. Si cette manne profite à de petits projets familiaux portés par des émigrés peu qualifiés (électricité, eau potable…) l’absence de bonne gouvernance au sein du système marocain avec son incontournable maghzen pénalise et décourage les initiatives fécondantes de migrants qualifiés qui voudraient, à travers des réseaux de transferts d’innovation par exemple(***), participer au développement du Maroc. La multiplication des institutions concurrentes encadrant les projets, héritage d’un passé proche d’encadrement politique des migrants (Fondation Hassan II, Mohammed V), se montre tout à fait contre-productive. La démarche de ces migrants qualifiés dont l’intervenant fait partie, se situe à mi-chemin entre aide et investissement ; une motivation qualifiée, sans connotation morale, d’altruisme impur ou d’égoïsme éclairé dans le vocabulaire déposé des sociologues des migrations.

  • Pour une gouvernance mondiale des migrations

En début d’après-midi, Régine de Clercq nous décrit les ambitions et réalisations du Forum dont elle était le directeur exécutif pour la Belgique avant de passer la main aux Philippines. Ce Forum Forum Mondial sur la Migration et le Développement est une émanation récente de l’ONU qui tente de dépasser les blocages de l’institution internationale pour établir une gouvernance mondiale des migrations internationales. Pour mémoire la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille adoptée en 1990 n’a été ratifiée que par 43 Etats mais aucun des pays les plus industrialisés (La France par exemple ne l’a pas ratifiée) ! Si les conférences de l’ONU sont un cadre trop formel, pyramidal et sans expertise le forum par sa souplesse et son caractère moins contraignant a pu formuler des recommandations qui viennent d’être publiés(****). Elles suggère la mise en place d’outils pour accompagner les migrants dans leurs projets de développement (accompagnement, assurances, outils financiers…)

  • Les transferts de fonds des émigrés mexicains

Cristina Escobar, Université de Princeton, nous propose une lecture comparée des relations de développement des migrants latino-américains avec leur pays d’origine. Les projets seraient directement influencés par la nature des migrants, de leur projet migratoire et les politiques d’encadrement des États d’origine. Ainsi les Colombiens agiraient en indépendant sur un mode philanthropique classique, les Dominicains verseraient plus volontiers dans l’activisme politique alors que les Mexicains des « home-town » américains (10 millions de migrants aux États-Unis, très majoritairement d’origine rurale) sont largement accompagnés dans leurs projets de développement par l’État mexicain.

  • L’impact des transferts de fonds en Afrique

Flore Gubert, IRD, pose pour débuter, quelques chiffres clefs sur les migrations. Le chiffre de 191 millions de migrants, y compris les réfugiés, bien que doublé en 20 ans est stable rapporté à la population mondiale (3%). La globalisation n’a pas augmenté le phénomène migratoire.
Contrairement aux idées reçues également elle n’est pas majoritairement Nord/Sud puisqu’elle est le fait pour un tiers de migrations Nord/Nord, un autre tiers de migrations Sud/Sud et un dernier tiers seulement de migrations Sud/Nord. Enfin il n’y a pas de corrélation directe entre pauvreté et niveau de migration, les migrants étant plutôt issus de pays à revenus intermédiaires.
Peu d’études sérieuses traitent de l’impact de ses fameux transferts de fonds. Difficiles à quantifier, (45% à 65% seraient informels et échapperaient à la comptabilisation du FMI), leurs retombées directes et surtout indirectes sont difficiles à évaluer. L’écomomiste de formation se risque néanmoins à qu
elques conclusions. Si le rapport positif entre transferts de fonds et croissance reste à démontrer (les études sur ce point sont contradictoires), le rapport semble à la réduction de la pauvreté. 10% de migrants en plus représenteraient 1,5% de pauvres en moins (au sens du 1$ de revenu quotidien).
De ses propres recherches (en Afrique noire francophone) elle conclue que les fonds des migrants :
– allègent la pauvreté transitoire,
– jouent un rôle d’assurance (en cas de sécheresse, de maladie, de catastrophe…) mais avec augmentation de prise de risque (« aléa moral »),
– à un effet pervers désincitatif : dans les familles récipiendaires on note un niveau de production agricole qui stagne voire qui régresse par rapport aux familles dépourvues de migrants et pourtant moins équipées en outils et main d’œuvre.

  • Conclusions

En conclusion (entre autres), William Berthomière, directeur de Migrinter, CNRS et Hélène Thiollet, doctorante, nous mettent en garde sur la convoitise des Etats sur ce « magot » fantasmé des fonds des travailleurs immigrés, flux financiers de droit privé qui doivent rester à la main du migrant. L’exemple de l’Érythrée, mais aussi des tentatives indiennes d’instaurer des taxations est à ce titre éloquent de la volonté d’encadrement des États sur leurs expatriés. Ils nous invitent à poursuivre l’étude sur le projet migratoire des migrants, sa motivation et ses imaginaires.



(*) Centre d’études et de recherches internationales (CERI). Calendrier des manifestations sur le site du Centre d’Études et de Recherches Internationales.
(**) Le programme de l’Atelier de Critique internationale : Le développement par l’exil ?
(***) Voir les réseaux de Marocains en France : Savoir et Développement, Maroc Entrepreneur, Association des Informaticiens Marocains en France
(****) Forum Mondial sur la Migration et le Développement


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « Au CERI, le développement par l’exil ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2007/10/au-ceri-le-developpement-par-lexil/>

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