Avr 222010
 

Ghardaia (Algérie), puits et barrage (c) Yves Traynard 2000

Ça ressemble à un changement d’approche majeur dans la solidarité internationale. Les pays riches tirent, à leur manière, les leçons de l’efficacité très relative de dizaines d’années d’aide publique au développement. 2300 milliards de dollars d’aide publique ont été dépensés en cinquante ans, et beaucoup de pays ne semblent pas sortis de la pauvreté pour autant. Plus troublant encore, ceux qui s’en sortent, le font souvent sans bénéficier de l’aide des pays riches. Désormais, l’APD doit être efficace, voire rentable(*). Exit la charité : « Ce qui intéresse les pays en développement, ce n’est pas qu’on leur creuse des puits, mais qu’on leur apporte les moyens financiers de leur croissance. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans le caritatif », martèle le patron de l’Agence française de développement(**). En Afrique, la Chine est passée par là. Comme modèle de développement et comme bailleur. « Nos interlocuteurs africains nous disent : « Vos obsessions en matière de social et de bonne gouvernance, c’est votre histoire. Gardez vos bonnes sœurs et vos donneurs de leçons. Les Chinois nous financent, eux, sans a priori. Nous voulons seulement croître », poursuit Jean-Michel Severino. Le nouveau credo se résume en : finançons des infrastructures, aidons les pays pauvres à faire du business et les populations finiront bien par bénéficier des retombées de la croissance.
Ce leitmotiv est déjà à l’œuvre. Pas plus tard que la semaine dernière, la plateforme d’ONG françaises, Coordination Sud, dénonçait la baisse sensible des dons pour les projets de développement dans les secteurs sociaux, notamment en Afrique subsaharienne, au profit des prêts aux pays émergents(***).
L’AFD a probablement en partie raison. Il est plus que temps de rendre aux pays du Sud la maîtrise de leur développement, avoir le courage de leur laisser faire ce qui peut nous paraître des erreurs, dans une indispensable remise de souveraineté. À force d’imposer des points de vue, de dire le bien et le mal, de ne pas tenir compte des sociétés locales, de leurs dynamiques propres qualifiées un peu vite archaïsmes, nos prétendus « efforts » ne récoltent que mépris et inefficacité. Apporter la démocratie que se soit par le bâton (guerre en Irak) ou par la carotte (aide au développement) demeure une stupidité. Soyons déjà exemplaires par rapport à nos valeurs, il y a assez de travail ne serait-ce que du côté du commerce des armes et de la françafrique. Si notre modèle est si parfait il finira par faire des émules. Il faut probablement aussi questionner ces projets microscopiques, excessivement couteux, de myriades d’ONG étrangères, érigés en système, qui se nourrissent d’un imaginaire de l’autre douteux tout en passant à côté des enjeux et en entretenant ces pays dans une dépendance aussi injuste que malsaine parce qu’échappant aux États. Mais il est clair, hélas, que la brutalité de ce revirement de stratégie dans l’APD risque fort de déstabiliser les pays les plus pauvres et que les populations du Sud devront se battre pour bénéficier des fruits de la croissance d’un capitalisme qui s’annonce sauvage. Nous ne pourrons pas faire ce chemin pour eux, comme nous l’avons fait — et continuons de le faire — pour nous.

(*) L’aide au développement se réinvente solidaire… et rentable, Le Monde Magazine, 03/03/10.
(**) Entretien : Jean-Michel Severino : « Nord-Sud, il faut en finir avec le compassionnel », Le Monde, édition du 23/04/10.
(***) Le paradoxe de l’APD française, plus elle augmente, moins les pays les plus pauvres en bénéficient ! Communiqué de presse, Coordination Sud, 14/04/2010.


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « Nord-Sud, « il faut en finir avec le compassionnel » ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2010/04/nord-sud-%c2%ab%c2%a0il-faut-en-finir-avec-le-compassionnel%c2%a0%c2%bb/>

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