Mar 092008
 
Le monde n’est qu’une balançoire perpétuelle. Toutes choses y balancent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du balancement public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un balancement plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage.
Montaigne, Essais, Livre III, chapitre II, « Du repentir », début.

Marie-Pierre Duhamel c’est le visage et la voix du festival(*). Elle vient au début de chaque séance, présenter le programme, défendant un réalisateur, se faisant l’interprète de son engagement, de ses partis pris et… de sa langue (merci les langues O’ !). Elle ne me connait pas, moi le spectateur solitaire et assidu tapi dans l’ombre, et je ne la connais pas mais je l’aime bien. Elle hante sans répit le foyer et le hall. Elle éclaire ce festival de sa présence rassurante, de sa simplicité et lui préserve sa dimension humaine. De temps en temps, j’imagine que les réalisateurs voient en elle une autre personne ; un redoutable cerbère faisant ou défaisant les réputations… Deux perceptions, deux côtés de la caméra.
J’aurais pu me lever un peu plus tard. Les travelogues présentés à midi n’apportaient pas grand chose à mon sujet. Les prétentieux et alambiqués Amazonia et autre Ariana de Marine Hugonnier sur des notions de lignes de fuite coloniales et de point de vue panoramique, les interminables images muettes de Julian Gromer avaient de quoi vous ramener au chaud dans votre lit. Mais la programmation se rachetait au fil des bobines avec un premier Griaule sur les Dogons, ethno grand public et colonial, un As Is espiègle (this is not New-York) et surtout cet In Happy Honolulu chronique d’une mort annoncée : « les danses anciennes ont presque disparu … il en va de même pour les anciens jeux hawaïens » Nous sommes en… 1918.
J’eus la main plus heureuse auprès de la sélection française. Le monologue de la muette, partant du sort peu enviable des petites bonnes sénégalaises, remonte lentement aux causes de cette situation. La question du genre pas plus que celle de la sècheresse ne sont pertinentes pour comprendre. Si de Dakar au Cap, nous disent les réalisateurs toutes les familles même très modestes disposent toutes d’une bonne corvéable à merci venue de la campagne, il faut en rechercher la cause dans l’effondrement de l’agriculture qui ne parvient plus à nourrir ses paysans. Une mort accélérée par la perméabilité commerciale des frontières. Affaibli dans son statut traditionnel, l’homme, quitte la campagne pour la ville, sans en tirer de revenus suffisants pour sa famille. Les jeunes femmes n’ont d’autre choix que de prendre en charge le foyer en attendant d’hypothétiques jours meilleurs. Et elles reproduisent le cycle. Elles enverront leurs enfants (garçons et filles) à la ville bien avant l’adolescence rapporter quelques CFA (le salaire d’une bonne tourne autour de 1€/jour). Au village ne restent que les mères, enfants en bas âge et les vieux. Une situation classique en Inde aussi. Charlie Van Damme tente un parallèle avec la France jusqu’aux années 30 en faisant remarquer que si les enfants placés étaient nombreux et souvent maltraités, le rôle du chef de famille n’a pas été remis en cause et surtout l’industrialisation a permis rapidement d’absorber l’exode rural et d’élever les revenus.
Retour à la ferme mais dans la Manche cette fois pour un autre documentaire (C’est beau les vacances ! bientôt sur FR3). Une anthropologue prend la caméra et filme le comportement de deux familles qui successivement prennent possession d’un gite tenu par un couple d’agriculteur. Comment on investi un lieu très intime et comment on s’en sépare très vite, quels sont les rapports avec les propriétaires, ce que représente pour la maîtresse de maison ce travail, quelles sont les part de mises en scène (petit bouquet, le gâteau traditionnel, la nappe vichy, l’enclos de verdure, le lait de ferme…) Pour revenir à mon sujet, l’agriculture ne semble pas être un sujet d’intérêt pour ces touristes. Très vite l’hôtesse leur propose sans doute ce qu’ils attendent : les plages, le Mont Saint-Michel, la baie et le cap de la Hague, les îles anglo-normandes, et Tatihou. On doit remercier les touristes et surtout l’hôtesse d’avoir pris le risque de s’exposer à la caméra, de se dévoiler pour nous aider à comprendre ce que nous sommes.
Si Fronterismo de la toute jeune Sofie Benoot ne tient pas toutes ses promesses – il manquait dans son script des éléments purement techniques de situation de cette frontière mexicaine qu’il n’est peut-être pas trop tard d’introduire pour que le reste de son excellent travail se lise mieux – Invisible City du Singapourien Tan Pin Pin témoignait au contraire d’une grande maîtrise didactique. Le réalisateur convoque devant sa caméra archéologues, journalistes, photographes, témoins pour essayer, non de donner corps à un Singapour du passé, mais pour parler des enjeux et des difficultés d’une telle restitution. Des personnages à bout de souffle disent l’urgence, le besoin anthropologique de transmettre, le devoir de vérité malgré les censures… mais aussi l’enjeu commercial.
Meredith Monk nous transporte en musique dans une glauque Ellis Islands. Paradoxe. Ce lieu où les immigrants étaient jaugés, mesurés, toisés et parfois renvoyés dans leur pays d’origine, est transformé en musée, au moment où les États-Unis dressent un mur au sud de leurs frontières. On doute parfois de l’intérêt des lieux de mémoire !

The Fourth Dimension de la Vietnamienne Trinh T. Minh-ha est un exercice si lumineux, si essentiel, que le temps d’une projection ne permet pas d’apprécier toute la profondeur qui fait de son voyage au Japon, une œuvre rare, intime, kaléidoscopique, universelle et belle. Elle nous dit que si les trois temps du voyage sont le passé, le présent et le futur, la quatrième dimension c’est être attentif à l’infra-ordinaire, cette touche d’éternité.
Pourquoi voyager si ce n’est pour toucher l’ordinaire de manière extraordinaire ?
Trinh T. Minh-ha

(*) Directrice artistique du Festival Cinéma du Réel du Centre Pompidou. Interview de Marie-Pierre Duhamel-Müller sur le site du Film français.
(**) Programme perso J2
T14 Travelogues 3 : l’image-conférence et ses retournements
Travelogues Gromer, Julian
Travelling Amazonia Hugonnier, Marine
As Is Velez, Edin
Ariana Hugonnier, Marine
Au pays des Dogons Griaule, Marcel
In Happy Honolulu Holmes, Burton
Compétition Française
Le Monologue de la
muette
Sylla, Khady, Van Damme, Charlie
C’est beau les vacances ! Zisman, Anna
Compétition Internationale
Fronterismo Benoot, Sofie
Invisible City Tan Pin Pin, le site
Asie du Sud-Est
Air dan Romi (Water and Romi) Nugroho, Garin
Daun di atas bantal (Feuille sur un oreiller | Leaf on a Pillow) Nugroho, Garin
T15 Le cinéma en voyage regarde les voyageurs
Ellis Island Monk, Meredith
The Fourth Dimension Trinh T. Minh ha


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « Cinéma du Réel J3 ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2008/03/cinema-du-reel-j3/>

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