Juin 242011
 
Datong (Chine)
 

Oui, il faut aller sans attendre à Datong. Non pour ce qui risque de disparaitre – il est bien trop tard, la vieille ville Qing est mitée depuis des décennies –  mais pour ce qui s’y élabore. Le chantier terminé on ne comprendra pas ce qui s’est joué. Le voyageur de passage à Datong découvre actuellement une « hutongstruction », reconstruction pastiche de vieux quartiers chinois. Je n’ai jamais vu, à pareille échelle, une opération de réurbanisation de ce genre. En plein centre-ville historique, on rase tout, les vieux quartiers habités (hutong) bien sûr, mais pas seulement. J’ai photographié  les derniers instants  d’un centre commercial face à la Tour de l’horloge qui n’avait pas trente ans. Déjà démodé, et surtout contrariant la nouvelle esthétique.
Esthétique dont les attributs sont le bois (exit la brique), la construction à deux étages, la large rue piétonne (genre Qiamen), la place, autant de choix architecturaux totalement hérétiques sur le plan de l’authenticité. Indifférente à la patine, la ville « ancienne » qui n’aura que le goût de l’ancien, s’écrit pour l’activité commerciale de détail et le tourisme, pas pour l’habitant, prié de trouver refuge dans les centaines d’immeubles en construction à la ceinture de la ville.
Pour ce qui est du patrimoine reconnu comme tel (en gros, ce qui est construit et fait l’objet de mention unitaire dans les guides touristiques) on rénove abondamment. Les ailes du monastère Huayan ont été réunies… et le prix d’entrée doublé. Quant à l’enceinte de la ville, elle fait l’objet du même traitement qu’à Xi’an. L’imposant tertre de loess est rhabillé de briques et musclé si nécessaire. Les portes et bastions sont recréés plus faux que nature. Je suis allé voir tous ces travaux de près.
Je me surprends à être fasciné. Non sur le plan esthétique, social ou moral, je laisse aux Chinois et à l’histoire le soin de juger un changement mais par l’ampleur du processus, sa lisibilité, sa radicalité, l’absence d’état d’âme. Avant de jouer les sino-indignés, on se souviendra que l’Europe a largement initié, soufflé, inspiré ce type de transformation urbaine.

C’est justement parce qu’elle achève de disparaître que la ville est maintenant fétichisée, comme Histoire. Les manufactures lilloises deviennent des salles de spectacle, le centre bétonné du Havre est patrimoine de l’Unesco. À Pékin, les hutongs qui entourent la Cité interdite sont détruites, et l’on en reconstruit de fausses, un peu plus loin, à l’attention des curieux. À Troyes, on colle des façades à colombage sur des bâtiments en parpaing, un art du pastiche qui n’est pas sans évoquer les boutiques style victorien de Disneyland Paris. Les centres historiques, longtemps sièges de la sédition, trouvent sagement leur place dans l’organigramme de la métropole. Ils y sont dévolus au tourisme et à la consommation ostentatoire. Ils sont les îlots de la féerie marchande, que l’on maintient par la foire et l’esthétique, par la force aussi. La mièvrerie étouffante des marchés de Noël se paye par toujours plus de vigiles et de patrouilles de municipaux. Le contrôle s’intègre à merveille au paysage de la marchandise, montrant à qui veut bien la voir sa face autoritaire. L’époque est au mélange, mélange de musiquettes, de matraques télescopiques et de barbe à papa. Ce que ça suppose de surveillance policière, l’enchantement !

Ce goût de l’authentique-entre-guillemet, et du contrôle qui va avec, accompagne la petite bourgeoisie dans sa colonisation des quartiers populaires. Poussée hors des hypercentres, elle vient chercher là une « vie de quartier » que jamais elle ne trouverait parmi les maisons Phénix. Et en chassant les pauvres, les voitures et les immigrés, en faisant place nette, en extirpant les microbes, elle pulvérise cela même qu’elle était venue chercher. Sur une affiche municipale, un agent de nettoyage tend la main à un gardien de la paix ; un slogan : « Montauban, ville propre ».

Comité invisible, L’insurrection qui vient,
Quatrième cercle, «Plus simple, plus fun, plus mobile, plus sûr !»

La reconstruction du rempart sud.

Scène de démolition du grand centre commercial de la Tour du Tambour.


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « Indifférence à la patine ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2011/06/indifference-a-la-patine/>

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