Nov 282010
 

Il y avait du sens à rappeler l’histoire de la solidarité nationale lors de la journée solidaire organisée à la 20e Chaise hier(*). Les retraites, la Sécurité sociale, l’invalidité, le chômage, sont autant d’avancées sociales en grande partie issues du pacte social établi à la Libération et contenues dans le programme du Conseil National de la Résistance(**).

Manifestation Retraites du 12 octobre 2010Il y avait du sens parce que ces solidarités institutionnelles sont aujourd’hui menacées de transfert vers le secteur privé, au point de n’être accessibles qu’aux plus riches. De l’à propos aussi, car la solidarité est aujourd’hui servie à toutes les sauces, à tel point que lorsqu’on est engagé dans des projets associatifs, on se demande parfois si l’on ne sert pas ce même dessein. Bien sûr, notre action nous parait utile au quotidien, elle l’est sans nul doute, les résultats sont tangibles. Mais elle soulève de multiples questions : n’encourageons-nous pas ce que nous croyons combattre, en permettant, par des rustines, à faire perdurer un système ? Ne soignons-nous pas le symptôme au lieu de nous attaquer à la cause ? En soulageant un peu, n’étouffons-nous pas la révolte ? Ne soustrayons-nous pas, par des actions privées, l’Etat à ses responsabilités ?

Précarité, logement, lien social, santé, droit, formation, emploi, loisir, économie… le champ des solidarités est devenu incroyablement vaste et les rustines sont de plus en plus nombreuses face à un monde chaque jour plus complexe et prompt à fabriquer de l’exclusion. Le secteur associatif vit lui-même au rythme de la précarité des budgets et de l’emploi. Le bénévole ne prend-il pas de vrais emplois à des diplômés au chômage ? Le poids croissant du mécénat de sociétés privées motivées par un bénéfice d’“image” n’étouffe-t-il pas discrètement toute revendication un tant soit peu radicale. Pour ces entreprises c’est “Oui à la success story en page d’accueil de mon site internet, mais non à l’’indignation ou à la revendication politique”.

Ce qui est “vendu” comme solidarité laisse parfois dubitatif. On vantait récemment les mérites de la colocation entre jeunes et personnes âgées censée illustrer les vertus du lien intergénérationnel. Cohabiter par altérité pourquoi pas, mais si l’on cohabite contraint et forcé pour pallier au déficit de logement social peut-on encore parler de solidarité ?

Autre exemple d’actualité : le téléthon. Le financement de la recherche doit-elle vraiment passer par l’audimat ? N’est-ce pas sur un choix démocratique, sur un consensus de répartition de la richesse nationale, que doit s’établir les priorités de recherche en matière de santé, et non sur la capacité à mobiliser pour une cause (très dispendieuse au demeurant) ?

En préparant mes visites de quartier, j’ai plongé le nez dans l’histoire sociale de Belleville. Lorsque dès la fin du XIXe s. la Bellevilloise s’organisait en grande coopérative ouvrière, elle le faisait non seulement pour répondre à une urgence, mais dans une perspective politique.

Tous les mouvements de solidarités n’ont pas jeté l’éponge du combat politique, loin s’en faut. Le CCFD et la Cimade par exemple assistent tout en dénonçant et revendiquant. Mais la débauche de kermesses festives et conviviales autour de la solidarité à laquelle on assiste peut laisser croire qu’on peut résoudre toutes les difficultés par la seule bonne volonté individuelle, à tel point que l’on pourrait y lire une privatisation rampante, un désengagement de l’Etat au mépris d’un idéal d’égalité, de fraternité et de progrès social. A mon sens, la “bonne action sociale” ne peut être une fin en soi, mais une prise de conscience de déséquilibre à résoudre. Elle ne devrait pas se substituer à la réponse politique.

En 2004, pour réaffirmer les principes de solidarité nationale issus de la Libération, d’anciens vétérans des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la France Libre, ont appelé les jeunes générations à faire vivre et retransmettre l’héritage de la Résistance et ses idéaux toujours actuels de démocratie économique, sociale et culturelle. Sans doute déçu de ne pas avoir été entendu, l’un des signataires, Stéphane Hessel, a récidivé tout récemment. Du haut de ses 93 ans, sous le titre “Indignez-vous ! (pour une insurrection pacifique)”, il a publié un court essai revigorant(****). On se l’arrache et c’est tant mieux.

[nous appelons] toujours à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous »(***).


(*) Trajectoires solidaires, 27 novembre, Rev’ici à la 20e Chaise.

(**) Programme du Conseil national de la Résistance, Conseil National de la Résistance, 15 mars 1944, consultable sur Wikisource.

(***) Appel à la commémoration du 60e anniversaire du Programme du Conseil national de la Résistance du 15 mars 1944, signé par Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey.

(****) Stéphane Hessel, Indignez-vous ! (pour une insurrection pacifique), collection « Ceux Qui Marchent Contre Le Vent », Montpellier, Indigène éditions, oct. 2010. 3€.


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « Solidarités nationales ». ytraynard.fr 2021 [En ligne]. Page consultée en 2021. <https://www.ytraynard.fr/2010/11/solidarites-nationales/>

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