Oct 022005
 

J’ai fait moi aussi «nuit blanche» avec mes voisins. A Belleville, ce rite n’amuse que la Bohème : artistes, étudiants et bobos. Le petit peuple du Monde se tient généralement à l’écart de ces manifestations trop conceptuelles et c’est bien dommage car la longue procession guidée par une fanfare brésilienne était plutôt tonique et réjouissante dans ces premiers frimas de l’hiver.

A l’heure où la capitale terminait une grasse matinée bien méritée, l’Etudiant piétinait déjà dans le hall du premier salon international pour un commerce équitable qui se déroulait à l’Île Saint-Denis. Une singulière agglomération qui tient tout entière sur une étroite bande de terre lovée dans un coude de la Seine et qui est certainement la moins connue des huit villes formant la Plaine Commune.
Sous la grande salle de sport (la Nef) située à la pointe sud de l’île qui regarde vers la Défense se tenait une mini-foire de Paris dominée par les boutiques d’artisanat coloré, tissus d’Amérique latine, savons d’Alep, huiles essentielles de Madagascar, sacs en tissages, produits bio bref de quoi garnir les pages nouvelles tendances de la presse féminine. On vous prouve là, vidéos à l’appui, tout le bien que cela apporte aux populations locales.
Plus pertinentes et moins idylliques étaient les tables rondes qui rassemblaient les militants de ce commerce. Celle à laquelle j’ai assisté hier (car ce dimanche est mon deuxième jour de salon, admirez la ténacité !) traitait du rapport entre commerce équitable et développement durable. Un débat torpillé par un animateur et quelques militants bien peu respectueux du public en grande partie néophyte. Les échanges à la tribune furent violents, souvent assortis de piques qui se voulaient règlements de compte entre acteurs concurrents qui vus de la salle paraissaient bien obscurs. Non aux labels, mort aux grandes surfaces, rasons les banlieues et cultivons des céréales à la place (je n’invente rien !), bref sortons du commerce équitable ce qui, pour le premier salon du genre, était un discours pour le moins paradoxal. Je suis reparti, comme beaucoup, assez décontenancé par le débat.
De toute autre tenue fut la table ronde animée ce dimanche par Michèle Dessenne, secrétaire générale d’Attac-France, même si les conclusions étaient assez proches sur le fond, mais au moins des arguments furent avancés. De l’aveu même des membres des collectifs d’entreprises de l’économie solidaire dont Minga, organisateur du salon, les expériences de commerce équitable, aussi généreuses soient-elles ne sont pas généralisables en l’état. La labelisation, ne garantit pas grand chose ; elle est pointée du doigt comme un surcoût inutile profitant in fine à la grande distribution qui en a fait un argument commercial ; le prix payé au producteur est livré à l’arbitraire de l’acheteur ; les bénéfices des producteurs locaux sont réinvestis dans l’économie classique ; la compétition s’accroît dans les régions où le commerce équitable se développe et entraîne une dépendance par rapport à ce type de commerce enfin – comme le répétait un disciple de Bové à l’arrière pensée très catégorielle – quel est l’intérêt de faire faire le tour de la planète à des marchandises alors que l’agriculture et l’artisanat français sont aux abois ?
Alors, le Commerce équitable, derniers feux de détresse du millénaire précédent ? Pas du tout. Reprenant à son compte le mot Eduardo Galeano «A quoi sert l’utopie ? Elle sert à avancer» Attac, décrit cette phase du commerce équitable comme une prise de conscience de l’impasse dans laquelle nous place le néo-libéralisme. Mais poussé à l’extrême le Commerce équitable vu de ces militants n’est qu’une variante politiquement correcte de l’économie actuelle. Attac appelle de ses vœux une réflexion pour qu’émerge un autre modèle économique que celui prôné par l’OMC. Vaste programme donc, ce premier salon, sans doute sous d’autres appellations à un long avenir devant lui.


Pour citer cet article (format MLA) : Traynard, Yves. « A quoi sert l’utopie ? ». ytraynard.fr 2024 [En ligne]. Page consultée en 2024. <https://www.ytraynard.fr/2005/10/a-quoi-sert-lutopie/>

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